En attendant la fumée blanche de Pretoria, réentendre Jean Ziegler

Alors que «les protagonistes de la crise ivoirienne» sont rassemblés à Pretoria autour du médiateur Thabo Mbeki, alors qu’on attend la bonne nouvelle d’une sortie de crise, il n’est pas inutile d’entendre des propos qui ne relèvent pas du dénigrement.

Chaque fois qu’un moment important s’annonce, qu’une étape importante vers la paix est en passe d’être franchie, a lieu un déchaînement médiatique contre la Côte d’Ivoire républicaine (c’est invariable : cf. ce blog, dates antérieures). À l’heure où se préparait le sommet de Prétoria, la règle s’est vérifiée encore. Moment opportun pour affirmer qu’un pays en guerre connaît des violences et pour attribuer le discrédit à un pouvoir à qui on a retiré l’essentiel de son pouvoir : une série d’articles dans la presse française annonçant la dénonciation du recrutement d’enfants soldats de 10 ans qui combattent au Libéria depuis 14 ans, un rapport de l’ONUCI sur les violations des Droits de l’Homme ; et cette fois, un pas supplémentaire, qui engage aussi la Grande-Bretagne : rappel des ressortissants britanniques, avec déclaration du Quai d’Orsay (on a bien lu) à ce sujet signalant qu’ «à partir d’aujourd’hui, il n’y a plus d’ambassade britannique à Abidjan» (http://news.abidjan.net/h/124453.html).

Au delà de la question qu’implique ce déchaînement : qu’est-ce qui se trame ? — et en l’attente de la fumée blanche de Pretoria, écoutons une autre voix, celle de quelqu’un dont la compétence n’est mise en doute par personne, Jean Ziegler :


Jean Ziegler parle de la Côte d’Ivoire

Jean Ziegler, rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, vient de publier un nouveau livre : L’Empire de la honte, Fayard, 325 pp., 20 €. Il était interviewé le vendredi 25 mars 2005 pour Libération par Christian LOSSON : «L’humanité vit sous le règne de la captation des richesses» (http://www.liberation.fr/page.php?Article=285036).

Il parle de «reféodalistion», dénonce «les «"cosmocrates", les seigneurs de la guerre économique, (qui) organisent par l’absurde "la violence structurelle".» De même qu’il «constate que les collusions entre les grandes firmes et le pouvoir politique se multiplient. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est ainsi infiltrée par les compagnies pharmaceutiques pour tenter d’édulcorer toute avancée normative.»

Il n’est pas inutile de remarquer, ce que Libération ne mentionne pas, qu’un des lieux les plus significatifs où sévit «l’Empire de la honte», est la Côte d’Ivoire républicaine. Jean Ziegler dénonce ci-dessous la façon dont l’Empire exerce ses méfaits et envoie sa violence contre une démocratie qui le gêne.

L’interview suivante de Jean Ziegler, publiée par le journal ivoirien Fraternité Matin (http://213.239.215.195/fratmat/content/detail.php?cid=x124FiKMZWP) (http://213.239.215.195/fratmat/content/detail.php?cid=9kQsrP79G5g) - 28/12/2004, et réalisée par MOMO LOUIS, correspondant permanent à Paris, offre une perspective inhabituelle en France. Quelques extraits qui éclairent très concrètement les propos de Jean Ziegler dans son interview à Libération et dans son livre L’Empire de la honte :

«(…) Fraternité Matin (FM) : • Le cacao ivoirien continue de diviser les paysans ivoiriens par son prix de vente jugé trop bas. Alors qu’en Occident, les chocolatiers vivent pleinement de leurs produits. Qu’en pensez-vous?

JZ : «C’est justement un des exemples scandaleux d’exploitation des paysans ivoiriens que je traite dans mon livre (précédent : Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Fayard, 2002).»

FM • Que faudrait-il faire selon vous pour mettre les économies des Etats africains sur les rails?

JZ : «Ecoutez, je pense qu’il faudrait donner la priorité absolue à la souveraineté alimentaire; soumettre au contrôle national les filiales des sociétés transcontinentales; sortir de la zone CFA et appliquer bien d’autres réformes.»

FM • Que pensez-vous franchement du Président Laurent Gbagbo?

JZ : «C’est un des rares hommes d’Etat du continent africain. Mais il y a que dans l’opinion publique européenne et africaine son image se brouille au fur et à mesure que se développe l’absurde conflit déchirant la Côte d’Ivoire. A tort du reste. Laurent Gbagbo est comme je l’indiquais tout à l’heure un des très rares hommes d’Etat de sa génération. Depuis plus de vingt ans que je le connais, il n’a jamais varié d’un pouce dans ses convictions démocratiques et socialistes. Le traiter de “xénophobe”, de “manipulateur”, pire d’ “autocrate raciste”, comme je viens de le lire dans une publication anglo-saxonne est tout simplement grotesque.

«Tout le monde connaît son parcours exemplaire d’opposant: syndicaliste étudiant, puis professeur d’histoire, enfin leader du Front populaire ivoirien, il a, pendant toute sa vie d’adulte, résisté à toutes les tentatives de corruption et de récupération de Félix Houphouet-Boigny -un maître renard en la matière-; préférant une chambre minable à Paris, l’opprobre social et la pénurie pour sa famille, il n’est jamais non plus tombé victime du péché de tant de ses camarades d’exil: le dogmatisme ou les alliances douteuses et opportunes.

«Je me souviens du congrès de l’Internationale Socialiste dans l’immense hall de la Défense à Paris, en novembre 1999. Willy Brandt était mort. L’Internationale Socialiste adoptait son nouveau programme, sa nouvelle stratégie pour le siècle à venir. (…)
Ce jour-là, Laurent Gbagbo a dit également que “si l’Internationale socialiste voulait assumer son héritage, c’est aux hommes et aux femmes du Sud que devrait aller en priorité sa solidarité.”»

FM • Pourquoi à votre avis l’internationale socialiste est aujourd’hui muette à ce point?

JZ : «Gbagbo est le Président de la très complexe multiethnique et multiculturelle République de Côte d’Ivoire. Il a été démocratiquement et régulièrement élu par ses concitoyens. Le 19 septembre 2002, une mutinerie de quelques soudards a éclaté dans la partie centrale du pays. S’il n’y avait pas eu tous ces morts, ces deuils cruels, je dirais : quoi de plus normal!»

FM • Quelle opinion avez-vous de son épouse Simone Gbagbo?

JZ : «C’est une militante qui a joué notamment durant la clandestinité et la résistance au régime de Félix Houphouet-Boigny, un rôle courageux et considérable.»

FM • Quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses de l’Union Africaine, de la CEDEAO et
de la Francophonie?

JZ : « D’abord l’Union africaine. Elle est à ses débuts, mais constitue un espoir réel pour le continent.

«S’agissant de la Francophonie, elle est constamment déchirée entre les raisons d’Etat de ses membres (notamment la France) et les valeurs magnifiques et essentielles qui sont les fondements mêmes de la culture et de la langue françaises.»

FM • Beaucoup de gens pensent à tort ou à raison que la rébellion ivoirienne est soutenue par la France à travers le Burkina Faso de Blaise Compaoré?

JZ : «Je ne peux pas me prononcer. Cependant j’ai une certitude; le fait que le Président Laurent Gbagbo ait voulu établir l’indépendance économique de la Côte d’ivoire a provoqué tout naturellement l’hostilité déterminée de certains des actuels dominateurs économiques du pays. Par exemple; lorsqu’il projette de créer la première assurance maladie d’Afrique, cela a été mal vu par les trusts pharmaceutiques français, suisses et allemands.
(…)
«En Afrique subsaharienne, et notamment en Afrique de l’Ouest, plus de 200.000 armes sont détenues par des bandes irrégulières. Jusqu’à ce jour, personne n’a pu déterminer avec exactitude l’affiliation et l’origine de l’ensemble des “mutins” qui ravagent actuellement de vastes régions de Côte d’Ivoire et exigent - de quel droit? - la démission du Président démocratiquement élu. Voilà ma réponse à votre question.»

(…)
«L’Afrique subsaharienne -et notamment l’Afrique occidentale et centrale- vit aujourd’hui un drame que l’Europe a connu durant toute la première moitié du XVIIe siècle: des bandes de maraudeurs, de mercenaires et de bandits lourdement armés, qui vont de pays en pays, défient sous les prétextes les plus confus les pouvoirs établis et font de la guerre et de la “mutinerie” leur gagne-pain confortable. Laurent Gbagbo et son gouvernement de pluripartisme affrontent donc aujourd’hui un ennemi qui est commun à toute une sous-région.
(…)
«Si les gouvernements et les opinions d’Europe ferment aujourd’hui les yeux sur le drame singulier de la Côte d’Ivoire, ils se réveilleront demain avec une Afrique où, dans des régions entières tout pouvoir étatique civilisé aura été balayé.
(…)
«Des loubards financés par l’étranger ont tenté d’abattre le pouvoir légitime. Ils n’y sont pas parvenus. Mais ils ont tout de même réussi à créer une situation difficile. Au cœur même d’Abidjan, des délinquants ont commis des meurtres, des pillages et des crimes.»

(Le rôle de la France ?)

FM • Monsieur Ziegler, croyez-vous qu’aujourd’hui encore, le pré-carré français soit à l’ordre du jour?

JZ : «Vous savez, le pré-carré relève de l’évidence militaire, économique et diplomatique. A partir de là, la souveraineté de la plupart des Etats africains est largement incomplète.»

FM • Comment jugez-vous l’écrasement de l’insurrection ivoirienne par l’armée française?

JZ : «Selon les critères du droit international, quiconque tire sur des manifestants désarmés, commet un crime de guerre.»