Côte d’Ivoire : «Nous savons que c’est une guerre économique»

Tel est le propos tenu par des femmes ivoiriennes
au cours des consultations consécutives au résultat de la médiation Mbeki :

«Les femmes de Côte d’Ivoire sont allées en masse hier au palais
présidentiel pour répondre à l’appel du chef de l’Etat qui a invité les
forces vives de la nation pour se prononcer sur le récent courrier que
lui a envoyé son homologue sud-africain. Mme Sirera Boni Jacqueline :
"Nous savons, a-t-elle dit, que cette guerre est une guerre pour faire
perdurer l’asservissement de la Côte d’Ivoire aux intérêts de la haute
finance française ; c’est une guerre pour faire perdurer l’exploitation
des richesses de la Côte d’Ivoire ; c’est une guerre qui passe par
l’occupation de la Côte d’Ivoire." C’est la guerre, poursuivra-t-elle,
"de la chiraquie contre notre pays et contre l’Afrique en général dans
le processus de la mondialisation au profit des grands intérêts
financiers." Les vraies raisons de cette guerre ne sont pas
"véritablement l’éligibilité ou la non-éligibilité d’Alassane Ouattara,
l’exclusion ou non des nordistes", elles sont plutôt économiques.»
Les Echos du Matin - 20/4/2005 3:15:16 AM,
article de Souleymane T. Senn
(http://news.abidjan.net/h/126597.html).


Pendant ce temps, comme pour prouver cela, persistent à se tenir des
propos incendiaires. Par exemple, une dépêche de l’AFP (eh oui, l’AFP !
Inconscience, mauvaise foi, voix officielle ? Répondra qui pourra). Je
cite l’AFP ABIDJAN - lundi 18 avril 2005 - 23h01 – rapportant un autre
épisode des mêmes consultations de Gbagbo consécutives au sommet de
Pretoria :

«M. Gbagbo recevait les "associations de jeunes" au premier jour d’une
série de "consultations" prévues jusqu’au 3 mai, et à l’issue
desquelles il doit donner sa position sur une demande du président
sud-africain Thabo Mbeki.» (On note déjà les guillemets, notamment à
"consultations" : qu’est-ce d’autre ?)

Puis apparaissent dans la dépêche les protagonistes : «l’ex-premier
ministre Alassane Ouattara, bête noire du régime» (c’est une citation
de l’AFP). Puis : «Des centaines de jeunes, étudiants et "patriotes"
(guillemets), farouches partisans du chef de l’Etat, étaient rassemblés
en plein air sur une esplanade de la Présidence à Abidjan pour cette
réunion soigneusement orchestrée.» (On note les termes.)

Je précise que les jeunes patriotes soutiennent la constitution, contre
la volonté de la «communauté internationale». Alassane Ouattara, est au
terme actuel de la constitution en l’état, inéligible, comme la
médiation Thabo Mbeki l’a reconnu en demandant qu’exceptionnellement on
ne tienne pas compte de l’article 35 qui l’exclut. Ainsi, malgré ce que
s’efforce de traduire l’AFP, le problème n’est pas ethnique. Le fait
que Alassane Ouattara appartienne à une ethnie majoritaire dans le pays
au nom duquel il a servi le FMI, ne prouve rien (et quelles que soient
les provocations des patriotes prises au premier degré) de ce que veut
prouver par la bande l’AFP. On va le voir à la lecture (surprenante) de
la suite de la dépêche.

Avant d’en venir à ce point, je poursuis mes citations de l’AFP :

«M. Ouattara, un musulman originaire du Nord,
écarté de la présidentielle en 2000 pour "nationalité douteuse"».

L’AFP se croit obligée (ce que les jeunes consultés n’ont pas fait) de
préciser la «religion» de Ouattara et, on le note, de confondre
religion et nationalité ! Il est vrai qu’en France «musulman» semble
être perçu comme une catégorie ethnique. On ne peut pas s’empêcher de
notifier dans notre République laïque qu’un préfet, pour peu qu’il
s’appelle Aïssa, est un préfet «musulman» sans même se demander s’il se
revendique de cette religion (peu importe, on le souligne d’autant plus
qu’il est le seul préfet à avoir un prénom d’une telle consonance). Le
classement de «musulman» comme catégorie ethnique n’est pas très
nouveau en France, puisqu’à l’époque de la colonisation de l’Algérie,
on opposait déjà «musulman» à «Européen» !

On pourrait limiter le travers de l’AFP à une projection de cette façon
de voir sur la Côte d’Ivoire, qui y est étrangère. Cela serait déjà
grave. Mais doublement hélas, ce n’est pas que cela ! Je poursuis mes
citations : l’AFP continue, référant à la rébellion à laquelle
s’opposent les jeunes patriotes reçus par Gbagbo :

«"Les rebelles ont dit qu’ils ont pris les armes pour qu’ADO soit
candidat", a déclaré Idriss Ouattara, le chef des "parlements et
agoras", des forums regroupant les militants radicaux favorables à M.
Gbagbo.»

On a bien noté, un des responsables principaux des jeunes patriotes
s’appelle aussi Ouattara. À ce point, le lecteur peu au fait de la
situation ivoirienne ne comprend plus. Idriss Ouattara présenté comme
rejetant en tant que musulman Alassane Ouattara ? Et l’AFP de se garder
de nous dire que Idriss Ouattara est un «musulman du Nord» ! Car du
coup, le lecteur, déjà embrouillé, ne comprendrait plus rien du tout !

Notons en passant que la presse française se garde bien aussi de
souligner comme elle le fait à tout bout d’article pour Alassane
Ouattara, que Mamadou Koulibaly est aussi un «musulman du Nord», selon
les mêmes catégories. Il deviendrait en effet difficile de le présenter
comme un dur du camp des patriotes, puisque les patriotes ivoiriens
sont censés être des «ethnicistes» anti-musulmans.

On ne peut que remarquer la leçon de laïcité que Mamadou Koulibaly
donne en permanence à la France, en ne faisant jamais remarquer qu’il
est lui-même un «musulman du Nord» selon les catégories médiatiques
françaises (et il est très loin d’être isolé parmi les patriotes que
combat le pouvoir français).


Je laisse là la dépêche de l’AFP (si cela n’est pas jeter de l’huile
sur le feu, que l’on dise ce que c’est !), qui se termine en remarquant
que les jeunes patriotes, en tête desquels Idriss Ouattara, demandent,
comme les femmes patriotes citées plus haut, le départ de l’armée
française (le public français est persuadée qu’elle est là pour
défendre l’ «ethnie musulmane»).

Je passe à une autre citation, remontant à l’époque du coup d’État armé
raté et de la tentative de coup d’État constitutionnel de Marcoussis.
Je donne cette citation intégralement. Elle est toujours d’actualité.
Elle est signée de 7 juristes français, qui expliquent eux aussi, ce
que l’on s’efforce de cacher en France, que la Côte d’Ivoire n’est pas
sujette à un problème ethnique mais à une guerre tout d’abord
économique (avec toute la dimension stratégique de la chose — ne
serait-ce que le fait que la Côte d’Ivoire est le cœur de cette
Françafrique qui nous vaut 14 voix à l’ONU) :

Ivoire Forum - 2/16/2003 7:15:04 PM titre : «Crise ivoirienne:
Bouygues, Bolloré, Cargill, ADM, Delmas…denoncées par des juristes
français» – «La crise ivoirienne, on l’a maintes fois répété n’a rien
de politique, ethnique ou religieux. Elle est et demeure une tentative
de maintenir la Côte d’Ivoire et par delà elle toute l’Afrique dans une
position de soumission et d’exploitation éternelle. Jeu auquel, hélas,
ses propres fils comme Soro Guillaume, Alassane Ouattara, Blaise
Compaoré participent au grand bonheur des multinationales. Dans cette
déclaration, des juristes français de renom dénoncent et accusent ces
compagnies d’être à la base de la déstabilisation de la Côte d’Ivoire.»:

Les juristes français :
«I-1. – Dans la nuit du 18-19/09/2002, une attaque armée menée par
quelques mutins et des forces mercenaires venues des pays voisins, en
particulier du Burkina Faso, a ouvert une crise visant à changer la
nature du régime et, à défaut, à provoquer la partition de la Côte
d’Ivoire.
I-2. – Cette agression armée (qualifiée abusivement de rébellion et de
conflit ivoiro-ivoirien) a eu pour conséquence, outre des assassinats
(comme celui du ministre Emile Boga Doudou) et des prises d’otages, un
exode de populations civiles, une partition de fait du territoire
national et une dégradation accélérée de la situation économique et
sociale.
I-3. – Cette crise violente intervient dans un contexte de relance
économique (grâce aux accords en préparation avec les institutions
financières internationales), de réformes sociales (l’instauration d’un
système de protection sociale) et de renégociation des contrats léonins
arrivant à échéance dont bénéficient différentes firmes transnationales
(Bouygues, Bolloré, France Télécom, etc.).
I-4. – Le 29 septembre 2002, le sommet des Chefs d’Etat de la
Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a
condamné “ la tentative de remise en cause de la démocratie et de la
légalité constitutionnelle en Côte d’Ivoire ”. Il a rappelé les
principes politiques adoptés le 10/12/99 et la décision de l’OUA
(AHGDEC 142 (XXV) de juillet 1999), selon lesquels “ aucune
reconnaissance ne sera accordée à tout gouvernement prenant le pouvoir
en renversant un gouvernement démocratiquement élu et employant des
moyens anticonstitutionnels”. Il a lancé un appel à la presse afin
qu’elle s’abstienne de faire des reportages de nature à engendrer une
mésentente entre les Etats membres de la sous-région, tout en demandant
à la communauté internationale de soutenir les initiatives de la
CEDEAO. L’ONU (CS 424 du 20 décembre 2002) et l’Union africaine ont de
même condamné l’agression armée dont est victime la Côte d’Ivoire.
II-1. – Les faits d’agression, juridiquement qualifiés par les
organismes compétents, constituent une violation de la souveraineté et
une atteinte à l’intégrité territoriale de la Côte d’Ivoire. De manière
notoire en effet, certains Etats voisins (particulièrement le Burkina
Faso) abritent et arment les agresseurs.
II-2. – A ces ingérences directes, s’ajoutent les interventions
françaises, qui, loin de s’en tenir à la mise en œuvre du cadre fixé
par la CEDEAO, tentent d’imposer, sous couvert d’une apparente
neutralité humanitaire, au gouvernement ivoirien, au mépris du principe
de libre détermination du peuple ivoirien, une recomposition politique
au bénéfice de A.D. Ouattara, plus proche des intérêts étrangers, “
favori ” bien avant l’élection du Président Gbagbo de puissances
étrangères.
II-3. – Les grands médias occidentaux (en particulier RFI et la BBC) ne
cessent d’attiser les haines et les violences au détriment de toute
solution pacifique et légale.
III-1. – Ces diverses ingérences dans les affaires intérieures de la
Côte d’Ivoire constituent une violation ouverte de la légalité
internationale et des dispositions fondamentales de la Charte des
Nations unies et des différentes organisations régionales africaines.
III-2. – Elles expriment une volonté de remise en cause de la loi
constitutionnelle ivoirienne du 1/8/2002, dont l’article 35, concernant
la condition de nationalité (par jus sanguinis) à l’éligibilité, qui
n’est pourtant pas un article d’une nature exceptionnelle. L’article 35
dispose que “ le candidat aux fonctions de Président de la République
doit être Ivoirien, né de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens
d’origine, et qui ne doit s’être prévalu d’aucune autre nationalité ”,
ce qui n’est pas le cas de Ouattara, ayant notamment exercé de hautes
fonctions internationales au titre d’une nationalité étrangère.
III-3.– Toutes les Constitutions africaines précisent que le Président
de la République doit être un national d’ “ origine ” ou de “ naissance
”. C’est ainsi, par exemple, que la Constitution tchadienne exige que
l’on soit “né de père et de mère tchadiens d’origine” et que le
candidat “n’ait pas une nationalité autre que tchadienne” (article 62)
; la Constitution burkinabé (article 38) dispose que ‘tout candidat…
doit être Burkinabé de naissance et né de parents eux-mêmes Burkinabé”.
La Constitution tunisienne (article 40) exige que le candidat soit
“Tunisien n’étant pas porteur d’une autre nationalité, de religion
musulmane, de père et mère et de grands-pères paternel et maternel
tunisiens, demeurés tous de nationalité tunisienne sans discontinuité”.
Quant au Gabon (article 10 de la loi fondamentale) “sont éligibles tous
les Gabonais, à l’exclusion de ceux qui ont acquis la nationalité
gabonaise, et dans ce cas, seule leur descendance ayant demeuré sans
discontinuité au Gabon le peut, à partir de la 4ème génération”. Les
autorités de ces différents Etats, tous proches de la France, n’ont
jamais fait l’objet d’une remarque critique quant à leurs dispositions
constitutionnelles.
Toute pression en faveur d’élections anticipées constitue donc une
ingérence discriminatoire visant exclusivement à installer à Abidjan
des amis politiques plus proches, en dépit de la volonté populaire qui,
à 86%, a ratifié la loi fondamentale.
IV-1. – La Constitution ivoirienne du 23 juillet 2000 a été adoptée
selon une procédure démocratique (+ de 50% du corps électoral et 86%
des suffrages exprimés) et respecte dans ses dispositions les droits
fondamentaux de l’homme et du peuple ivoirien. Elle réalise des progrès
substantiels sur les Constitutions ivoiriennes qui ont précédé.
IV-2. – Aucune contestation n’a été soulevée devant la Cour suprême ou
devant la Commission nationale électorale dont les membres ont été
nommés par le régime précédent.
IV-3. – Le prétendant au pouvoir, M. Ouattara, soutenu par la France et
d’autres Etats étrangers, a occupé des fonctions à la Banque mondiale,
à la BCEAO en arguant d’une nationalité autre qu’ivoirienne.
IV-4. – Les ingérences que subit la Côte d’Ivoire sont motivées par la
volonté de préserver les intérêts des firmes transnationales (Bouygues,
Bolloré, Cargill, ADM, Delmas Vieiljeux, Amjaro, Aig Fund, etc.) qui
surexploitent la Côte d’Ivoire alors que les prix des matières
premières, seules ressources de l’économie nationale, ne cessent de
baisser depuis 20 ans, avec l’appui de certains organismes
internationaux, ce qui est source de paupérisation et de troubles
divers. Certains Etats et ces firmes transnationales instrumentalisent
ainsi les revendications et litiges locaux à des fins radicalement
étrangères à l’intérêt national ivoirien.
En conséquence, les juristes soussignés :
- Condamnent toutes les ingérences, d’où qu’elles viennent, dans les
affaires intérieures de la Côte d’Ivoire ; - Estiment conforme à la
légalité constitutionnelle l’élection du Président Gbagbo, dont la
contestation est sans fondement juridique ;
- S’étonnent des critiques discriminatoires portées depuis l’étranger à
l’encontre des dispositions juridiques ivoiriennes communément admises
par l’ensemble des Etats africains et autres ;
- Dénoncent l’action illicite et déstabilisatrice de certains Etats,
des firmes transnationales ainsi que la désinformation pratiquée par
les grands médias occidentaux (notamment la BBC et RFI) qui n’ont aucun
titre pour décider de la nature du pouvoir ivoirien et de ses
titulaires ;
- Soutiennent les efforts du gouvernement ivoirien et du Président
Gbagbo en vue de la réconciliation nationale (Forum du 8 octobre-18
décembre 2002 ; gouvernement de large ouverture avec participation des
5 plus grands partis ivoiriens).
Signataires
1) Professeur R. CHARVIN
Université de Nice
2) Professeur REGOURD
Université de Toulouse
3) Maître CICCOLINI
Avocat
4) Professeur Albert BOURGI
Université de Reims
5) D. SAMARE
Juriste, responsable d’une ONG
6) Maître Valérie De
PAULPIQUET
Avocat
7) Professeur A. CHIREZ
Université de Nice»



Et ci-dessous, Spiderman : rien à voir, mais il faut bien se détendre !