“Poudrière identitaire”… réactions à la projection (5)
Débat sur le "génocide" à la télévision nationale ivoirienne
par Théophile Kouamouo
LE MONDE | 15.08.01 | 12h38
ABIDJAN correspondance
C'est un documentaire dont le destin était de circuler sous le manteau et qui a finalement eu les honneurs du prime time. Son titre : Côte d'Ivoire, poudrière identitaire. Sa thèse principale : "une machine à tuer se met en place en Côte d'Ivoire" contre l'ethnie nordiste dioula, qui serait menacée d'"épuration ethnique" par le régime du président Laurent Gbagbo, au pouvoir depuis octobre.
L'existence de ce documentaire, réalisé par le sociologue belge Benoît Scheuer, a été connue des Ivoiriens en même temps qu'ils apprenaient, début juin, qu'une plainte pour "crimes contre l'humanité" avait été déposée en Belgique contre Laurent Gbagbo, deux de ses ministres et son prédécesseur au pouvoir, le général Gueï. Côte d'Ivoire, poudrière identitaire est, en effet, l'une des pièces versées à Bruxelles au dossier judiciaire constitué par un collectif de 150 victimes des violences politiques qui ont émaillé les deux dernières années en Côte d'Ivoire.
LA POLITIQUE DE LA CHAISE VIDE
Cette qualité de pièce à conviction a donné pendant plusieurs mois au documentaire de Benoît Scheuer, président d'une ONG dénommée Prévention-Génocides, une aura mystérieuse et subversive. Nombre d'Ivoiriens ont donc été surpris par la décision de Laurent Gbagbo de faire diffuser à la télévision nationale ce film qui le met violemment en cause.
Mais le président ivoirien, ancien opposant socialiste au régime du parti unique, se pique d'être à l'avant-garde du morne cénacle des chefs d'Etat africains. "Nous n'avons rien à cacher !", a-t-il expliqué.
La télévision ivoirienne a diffusé ce film mardi 14 août. Pour "des raisons de disponibilité", le réalisateur a décliné une invitation à venir, tous frais payés, défendre sa thèse dans le débat suivant la diffusion du film. Les dirigeants du Rassemblement des républicains (RDR), parti de l'opposant Alassane Ouattara, globalement d'accord avec l'analyse politique de Benoît Scheuer, ont également refusé de participer au débat, estimant que le nombre trop élevé d'invités - trente - lui enlevait sa validité. Le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), travaillant avec Prévention-Génocides, a, lui aussi, opté pour la politique de la chaise vide.
Résultat, le débat suivant la diffusion du documentaire a souvent viré au réquisitoire contre le documentaire. Ses évidentes faiblesses ont été décortiquées. Les intellectuels ivoiriens figurant dans le film, dont certains sont traités de membres d'"élites ethnistes", ont été formels : le réalisateur leur avait fait croire que son travail était strictement universitaire. Le parallèle fait entre la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui, l'Allemagne nazie et le Rwanda au temps du génocide des Tutsis, en 1994, a été unanimement dénoncé. "Je ne crois pas que la situation que nous avons vécue ait tendu à éliminer les Dioulas", a estimé Martin Bléou, président de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme.
"Des crimes contre l'humanité se commettent tous les jours en Côte d'Ivoire", conclut Benoît Scheuer dans son film. "Faux !", se sont offusqués les téléspectateurs qui pouvaient appeler sur une ligne spéciale pour exprimer leur avis.
En prenant le risque de la contradiction, le président ivoirien s'est offert un blanchiment télévisuel. Le débat a donné aux intellectuels et politiques présents sur le plateau l'occasion de croiser le fer, notamment sur la question brûlante de "l'ivoirité", le fuligineux concept identitaire qui, pour beaucoup, est à l'origine des sanglants affrontements des deux dernières années. Une sorte de répétition générale pour le Forum national de la réconciliation qui, à partir du 7 septembre, est censé fermer la parenthèse des violences politiques en Côte d'Ivoire.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU MONDE DU 16.08.01