“Poudrière identitaire”… réactions à la projection (3)
« Projection suivie de débat du film “Côte d’Ivoire, poudrière identitaire”
Les mensonges de Benoît Scheuer à nu »
Notre voie — 16.08.2001
par Guillaume T. Gbato :
Sept heures d’horloge ! c’est-à-dire de 21 heures à 4 heures du matin. C’est le temps qu’a duré le premier numéro de “Raison d’Etat”, la nouvelle émission de la radio-diffusion télévision ivoirienne (RTI) produite par Jean-Paul Dahili, dont l’objectif est de faire partager aux téléspectateurs et auditeurs de la RTI les questions d’importance.
Pour cette grande première, “Raison d’Etat” s’est intéressé au film documentaire du “sociologue” belge Benoît Scheuer, président de l’organisation non gouvernementale (ONG) tout aussi belge “Prévention Génocide”, intitulé “Côte d’Ivoire, poudrière identitaire”.
La raison, c’est que ce film-document, super long métrage (il dure 100 mn), réalisé dès le mois d’octobre 2000 après les événements douloureux qui ont secoué la Côte d’Ivoire, était utilisé par le président du Rassemblement des républicains (RDR) Alassane Ouattara et ses proches pour salir l’image de la Côte d’Ivoire à l’extérieur (projection orientée en Europe et dans la sous-région, distribution de la cassette aux chefs d’Etat lors du dernier sommet de l’OUA à Lusaka, etc.) Pis, depuis les élections municipales, ce film est vendu et projeté par des responsables du RDR dans l’objectif de faire croire aux ressortissants du Nord, aux musulmans et aux “dioulas” dans leur ensemble qu’ils sont en danger. Parce que visés par un génocide qui serait planifié par les autres ivoiriens. D’où la nécessité pour eux de s’unir autour d’Alassane Ouattara, seul capable de leur éviter ce qui est arrivé aux Tutsis au Rwanda.
Le RDR et ses satellites fuient le débat
Mais, à l’heure du débat, le mardi dernier, le RDR et toutes ses organisations satellites, notamment le MIDH de Zoro Epiphane Ballo, n’ont pas répondu présent à l’appel de la télévision nationale. Pourtant, tous avaient participé, le dimanche, à la séance de visionnage du film. Pour des raisons qui leur sont propres, ils ont fui le débat tant attendu. Bref !
Du film, l’on retiendra qu’il est divisé en cinq grandes parties ou “Actes” comprenant des compartiments ou volets : la progression du film est sous-tendue par une thèse que les images et les commentaires servent à justifier ou à accréditer. Cette thèse veut qu’à la mort d’Houphouet-Boigny en 1993, une lutte de pouvoir se soit engagée entre Bédié et Alassane Ouattara. Sorti vainqueur de cette confrontation, Bédié a décidé, pour éliminer Alassane Ouattara, de mettre en place “une politique de persécution systématique de toute une population : les dioulas (Acte I). Cette politique va s’appuyer sur “une idéologie, l’ivoirité, objet d’une puissante propagande” (Acte II). Puis cette idéologie sera traduite dans la loi à l’occasion de la loi sur le foncier rural de 1998, qui stipule que seuls les Ivoiriens peuvent posséder un titre foncier (Acte III). A partir de ce moment, les concepteurs de l’ivoirité vont “passer à l’acte d’extermination des Dioulas en manipulant une jeunesse désœuvrée”. (Acte IV). Mais ,fait important, selon le film, avant de commencer à “exterminer les dioulas”, Tabou va servir de laboratoire avec les burkinabés comme cobayes. L’expérience s’étant avérée concluante, selon le film, la transition militaire, les événements d’octobre 2000, ceux des 4 et 5 décembre 2000 et le coup d’Etat manqué des 7 et 8 janvier 2001 vont servir de prétexte au passage à l’acte dont se chargent les successeurs de Bédié que sont Guéi et Gbagbo. D’où cette conclusion de l’auteur du film (Acte V) : “il y a un risque certain de rwandisation de la Côte d’Ivoire. Tous les jours en Côte d’Ivoire se produisent des crimes contre l’humanité, des rafles ethniques, la Côte d’Ivoire est au bord du gouffre. Et l’optimisme dont font preuve un certain nombre de bailleurs de fonds est factice”.
“Une catastrophe professionnelle”
Évidemment, le débat qui a suivi la projection a permis aux invités de Thomas Bahinchi et René Ba de prendre le contre-pieds de la thèse de Benoît Scheuer. D’entrée de jeu, les personnalités interrogées dans le film comme les professeurs Ouraga Obou, Niamkey Koffi ont tenu à relever la malhonnêteté et la mauvaise foi dont l’auteur a fait preuve vis-à-vis d’eux. Scheuer, selon eux, s’est présenté à eux en tant que sociologue faisant des recherches sur les questions identitaires pour ses étudiants.
Sur le contenu même du film, les différents intervenants ont démontré, arguments à l’appui, que ce film est un instrument de propagande politique. Le premier lièvre a été levé par le député Mamadou Ben Soumahoro. Dans son intervention ,l’homme de média qu’il est a dit que “Côte d’Ivoire, poudrière identitaire est “une catastrophe professionnelle”. D’abord parce qu’il ne respecte aucune règle du documentaire. Pas de génériques, aucune source citée. Mieux, selon le député de Bako, les films sont classés dans trois catégories. Les 26 mn, les 52 mn et les 90 mn. Or, le film de Scheuer fait 100 mn, soit dix minutes de plus qu’un long métrage. Puis, relativement à la longueur du film, M. Soumahoro a dit qu’un tel travail coûte au bas mot 200 à 250 millions de F CFA. D’où la question du financement de ce film qu’il a posée. Mais là où le député de Bako s’est dit déçu, c’est que, selon lui, 3/4 des images utilisées sont des images d'archives qui ne sont ni signalées comme tel, ni datées. Pis, a-t-il observé, elles sont en couleur, là où elles auraient dû être en noir et blanc, comme l’exigent les règles en la matière. A cela, M. Soumahoro a ajouté le non- respect de la chronologie réelle des faits dès le montage.Ce qui lui a fait dire qu’aucune télévision sérieuse ne pouvait diffuser ce film.
Sur le caractère non fondé de certains arguments développés dans le film, des réponses précises ont été apportées sur le plateau. D’abord par le Pr. Jean Noèl Loukou. Il a démenti les propos du Pr. Abdou Touré selon lesquelles à l’arrivée de M. Ouattara, il a réduit le budget de souveraineté du président Houphouet qui serait passé de 56 milliards de F CFA à 2 milliards. “Jusqu’à l’arrivée du président Bédié, les fonds de souveraineté étaient de 90 milliards. C’est le président qui l’a fait inscrire dans le budget et l’a réduit autour de 10 milliards comme c’était le cas dans le budget 2000”. Le Pr.Loukou, mais aussi le député Koffi N’Guessan ont aussi relevé le caractère farfelu d’une accusation du juge Zoro Bi Ballo, acteur majeur du film, tendant à faire croire que le président Bédié aurait fait acheminer des armes de Daoukro vers Tabou pour tuer les burkinabés.
S’agissant de la thèse principale de l’extermination des “dioulas”, le Pr. Dédi Sery a dit que Scheuer avait produit un “film Safari reproduisant les fantasmes” des belges. Ceux-ci, selon le Pr. Dédi, veulent à tout prix créer un autre Rwanda en Côte d’Ivoire. Parce que, manifestement, tout dans le film de Scheuer vise à opposer les malinkés aux autres ivoiriens. Tous les invités ont reconnu que les faits, récents pour la plupart, ont été sortis de leur contexte et orientés à dessein pour servir une cause politique.
Par exemple sur l’ordre donné par le chef de l’Etat aux forces de sécurité pour s’opposer aux semeurs de troubles, malgré le débat juridique sur la légalité de l’acte, tout le monde a reconnu que le discours a été mal synchronisé et tronqué.
Ces différentes observations ont permis à certains invités comme le député Ben Soumahoro, très en verve ce jour-là, et à M. Augustin Dahouet-Boigny de dire que c’est M. Ouattara qui a payé M. Scheuer. Et que M. Ouattara, qui tire toutes les ficelles, veut prendre le pouvoir sans passer par les urnes. D’où l’appel de M. Ben Soumahoro aux ressortissants du Nord, pour qu’ils cessent d’être les dindons de la farce. “Si vous continuez de suivre Ouattara, vous vous marginaliserez et la Côte d’Ivoire se fera sans vous. Si vous continuez, vous vous retrouverez comme dans un fleuve. Sans pont devant. Sans pont derrière. Avec ouattara dans l’avion”.