"Burqa", gauche, et (néo-)colonialisme


Le phénomène du voilement intégral des femmes, tel qu’il réapparaît via le discours médiatique, est symptomatique de l’impasse où conduit le refus de distinguer la gestion de la cité et les discours traditionnels et/ou religieux.

Le voilement intégral (résumé sous le terme «burqa») n’est, sous cet angle, que le dévoilement de ce que signifie le voile en général… et une façon de détourner l’attention des problèmes réels qu’il signifie !… Comment concevoir la liberté de tous/toutes et l’indépendance.

On pourrait remonter très haut dans l’histoire de toutes les civilisations (cf. le livre d’Amartya Sen - La Démocratie des autres : pourquoi la liberté n'est pas une invention de l'Occident) pour montrer que la gestion partagée de la cité, devenue la « démocratie », est un des lieux communs et aspirations de toutes les civilisations.

Dans sa structure moderne, la racine immédiate de la démocratie peut se trouver dans le protestantisme américain, s’organisant pour un « vivre ensemble » au-delà de la pluralité des Églises — pour une gestion partagée de la cité commune.

Cela ne se fera pas sans heurts : ça commencera par la guerre d’indépendance pour aboutir au XXe siècle — mais dès le départ, pour les indépendantistes, la dimension de la séparation des Églises et de l’État est un acquis non négociable.

Lorsque la France révolutionnaire reprendra ce modèle américain, elle se heurtera à une Église, l’Église catholique, prétendant, contrairement aux Églises protestantes américaines, à l’unicité.

C’est ce choc qui caractérise la « laïcité à la française » : laïcité de type américain dans un contexte de combat contre une Église revendiquant le pouvoir d’une façon ou d’une autre.

N’oublions pas que les catholiques américains, acceptant le principe laïque protestant d’égalité des Églises, seront taxés d’hérésie par Rome : l’hérésie « américaniste », consistant à admettre — ce que Rome refuse alors — que l’erreur a les mêmes droits de la vérité…

Un problème que n’a pas eu le judaïsme, assimilé des deux côtés de l’Atlantique au plan politique à une sorte de secte protestante.

Une même laïcité, mais devenue pour la France une laïcité de combat contre une Église catholique qui en Europe n’a pas succombé à l’ «hérésie américaniste».

Depuis, face à la contrainte de la laïcité, Rome en a accepté le principe : c’est un des acquis de Vatican II.

Cela a été certes difficile, correspondant à une des oppositions entre Rome et le protestantisme. À savoir Écriture seule ou Écriture plus tradition. Or le Nouveau Testament est écrit en période de rejet du christianisme : l’Église n’est donc pas au pouvoir, elle est comme en situation de séparation d’avec l’État. Le retour protestant à l’Écriture ne pouvait pas faire obstacle à l’idée de séparation des Églises et de l’État. Plus difficilement, Rome s’y est finalement à peu près résolue, malgré des concordats divers toujours en vigueur (le Vatican restant aussi un État !).

Son héritage d’une laïcité de combat place la France en position privilégiée par rapport à l’islam qui n’a, jusqu’à ce jour, pas cet acquis — Soheib Bencheikh le montre très bien dans son livre Marianne et le Prophète.

Les tergiversations autour du voile, intégral ou pas, en sont le symptôme : le symptôme de ce qu’est l’islamisme auquel l’islam est mal armé pour résister : une idéologie qui considère que la charia est vouée à la gestion de la cité.

En d’autres termes, on est aux prises avec une confusion de ce que la démocratie et la laïcité distinguent : le religieux d’un côté et de l’autre la loi de la cité — dans laquelle charia ou droit canon n’ont rien à faire.

La difficulté supplémentaire de ce qui devra être résolu pour l’islam aussi, c’est que dans ce cas la confusion est dans le Livre même, puisque pour sa partie médinoise, le Coran porte aussi des aspects politiques. La communauté musulmane est alors au pouvoir, par la personne même du prophète !

Cela n’est le cas ni pour le christianisme — le Nouveau Testament étant écrit en période de rejet de la communauté par les autorités romaines — ni pour le judaïsme dont aucun courant n’a jamais prétendu imposer la loi de l’ancien royaume d’Israël en diaspora.

La chose s’est compliquée pour l’islam avec l’élévation ultérieure du personnage du prophète au statut de modèle de vie en général — ce qui produit même des contradictions avec le Coran : il a par exemple plus de femmes que n’en autorise le Coran ! Je sais bien que les casuistes ont réponse à ce type de contradictions.

Il n’en demeure pas moins qu’on a là un des éléments d’un handicap certain : un message religieux devenant loi politique incontournable (au point que certains réclament carrément sa prise en compte par la loi laïque !!!).

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Illustration de "une" d'un hors série du magazine féministe québécois "La vie en rose"

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Le handicap de l’islam est donc lourd, mais sans doute pas incontournable, comme ne l’a pas été le handicap catholique. Le combat sera toutefois sans doute difficile, combat qui ne fait que commencer.

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La France est en position, de par son histoire, de mener ce combat qu’elle a déjà mené en métropole face au catholicisme.

Mais le combat sera rendu plus difficile encore par ce que dans son empire colonial, la France a fait exactement l’inverse de ce qu’elle a proclamé et de ce qu’elle a fait en métropole : elle a, à l'instar des autres puissances coloniales, consacré dans l’empire colonial des lois particulières, y compris la charia, comme vis-à-vis de la République ! Cela dans le cadre d’un statut d’infériorité, selon le mythe en cours de « la hiérarchie des races », dont Sarkozy a clamé à Dakar qu’il n’y avait pas lieu de s’en repentir… puisqu’il ne l’a pas mentionné ! faisant mine d’ignorer que c’est là le principal et grave problème de l’événement colonial.

Il y aura donc du boulot, puisque la France, en théorie bien placée pour accomplir la séparation du religieux et du politique, est très mal placée en pratique sauf à… se repentir (c'est-à-dire changer de route), ce que son premier magistrat refuse de faire !

Cela est d’autant plus grave que l’option «communautariste» coloniale a, par-dessus le marché, sapé les bases démocratiques et parlementaristes qui faisaient de l’Afrique sud-saharienne un lieu d’accueil potentiel naturel de la laïcité. Un seul exemple (concernant la Côte d'Ivoire) : le système politique de lodjoukrou, selon le titre du livre du professeur Harris Mémel Fôté qui le décrit. Ce système a été écarté par les autorités coloniales qui ne comprenaient pas son fonctionnement égalitaire complexe. Les autorités coloniales lui ont alors conjoint un système « préfectoral », avec un chef nommé censé représenter l’entité « ethnique » !

Bref, non seulement on entérine les communautés, notamment religieuses, en place, mais on crée des « communautés » à fin de simplification de la hiérarchie impériale ! Le tout toujours selon « l’ordre » de « la hiérarchie des races » !

Tout un système de vis-à-vis hiérarchiques, ou en Afrique du Nord, « musulmans » est opposé à « Européens », et où en Afrique sud-saharienne, « noirs » est opposé à « blancs ».

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Un vis-à-vis devenu prégnant au fil des décennies…

Ce qui explique ici pourquoi le FLN parle d’Algérie « musulmane » (c’est à dire inverse d’ « européenne »), revendication en miroir devenue constitutionnelle !… Pour une fuite en avant toujours plus islamiste.


Ce qui explique là pourquoi un Senghor exaltera « l’intuition », qui serait « nègre » !, quand « la raison » serait européenne (« hellène » dans le texte).

Dans les deux cas, est revendiquée, mais inversée, la projection opérée par le système colonial sur « ses sujets ». Ce pourquoi Sarkozy n’a eu aucune peine à reprendre ce thème colonial dans son fameux discours de Dakar pour affirmer que la part rationnelle de l’Afrique, c’est l’Europe !

C’est dans le même ordre de fascination que l’ordre — colonialiste sans s’en rendre compte (étant colonialisme inversé) — de l’islamisme devient le seul vis-à-vis de la droite décomplexée !

Ce sont deux des raisons : l’héritage du combat en métropole contre le catholicisme, et, pour certains courants, l’héritage anti-colonialiste, qui font que la gauche est en position préférable (quand elle n’a pas succombé aux sirènes de droite la ramenant à ses anciens démons coloniaux et anti-repentants) pour mener le nouveau combat laïque — concrètement désormais anti-charia (ce reliquat trans-colonial).

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Dernier exemple de ce que l’ouverture démocratique est un classique qui n’a non seulement pas été promu par la colonisation, mais a été étouffé par elle : la réception de l’islam dans l’Afrique sud-saharienne pré-coloniale n’a pas entraîné d’adoption de la charia, ou de substitution des structures parlementaires traditionnelles par la charia. L’islam, généralement confrérique, y a été perçu comme élément religieux pouvant être intégré, mais non pas comme alternative politique — d’où la possibilité, encore au XXe siècle, pour le Sénégal, par exemple, d’élire un président catholique sans aucune difficulté.

La charia reste une élaboration historique du passé, qui ne peut en aucun cas faire constitution, ni même référence pour l’organisation de la vie de la Cité.

Ce symbole néo-colonial (inversé) de la charia qu’est le voilement des femmes ne fait que légitimer ce passé qui ne passe pas (comme l’a montré de façon claire le discours de Dakar).

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C’est dans de toutes autres voies que les fascinations néocoloniales de ce genre que les ex-colonies devront chercher leur indépendance réelle, morale, et économique, pour un véritable développement.

Et évidemment le symbole de libération que porte toute voie d’indépendance ne saurait s’accompagner de quelque assujettissement des femmes via des symboles aux allures de provocations puériles, qui détournent des vrais problèmes.